Je rédige un mémoire de baccalauréat sur le thème des rôles de genre dans la mode et je crée également mon propre magazine de mode. Je m'intéresse à la manière dont la mode reflète les stéréotypes et les schémas de genre de la société européenne actuelle. Et comment puis-je les aborder de manière créative ?
Chère Clea Fistarol,
merci beaucoup pour ta question. Elle mérite une réponse détaillée, que je ne pourrai sans doute pas t'apporter sous cette forme, car on pourrait écrire des essais entiers et des livres entiers sur ce sujet. Je voudrais toutefois essayer d’aborder quelques points liés à ce sujet qui pourraient peut-être t’aider à gérer de manière créative la manière dont la mode reflète les stéréotypes de genre.
La mode est bien sûr soumise aux tendances en matière de constructions de genre, et ce n’est pas un phénomène récent.
Il n’est donc pas étonnant que, dans les années 1950 très conservatrices, alors que les femmes étaient renvoyées aux fourneaux après la Seconde Guerre mondiale, les images stéréotypées de femmes en tablier soient devenues très courantes (cf. par exemple le magazine Musées de Vienne). Lorsque, dans les années 1960, l’économie européenne commence lentement à se redresser, il devient possible de jouer davantage avec les codes de la mode : les femmes se mettent à porter des jupes et des robes plus courtes, ou encore à enfiler des pantalons beaucoup plus souvent.
Aujourd’hui, dans les pays occidentaux, on observe une remise en question des codes vestimentaires stéréotypés liés au genre ; la mode devient queer et Germany’s Next Top Model peut également être transgenre. Mais ce sont justement les concours de mode comme GNTM qui montrent à quel point le conservatisme continue de régner dans le secteur de la mode : ainsi, même en 2024, la remise des prix reste liée aux catégories de genre binaires.
Les nombreux articles de blog consacrés aux TradWives témoignent du fait qu’à côté d’une dissolution, d’un métissage ou d’une multiplication des identités de genre, on assiste également à une retraditionalisation et à un retour à une binarité classique des genres dans la mode (cf. également à ce sujet Wikipédia).
Selon la conjoncture économique, il est sans doute plus facile d’associer davantage certaines caractéristiques sociales à ce phénomène, de les atténuer ou de les dissoudre. La manière dont les identités de genre s’expriment à travers la mode dépend toujours des perspectives dominantes et des classifications des relations sociales, et donc aussi du genre. Et après ces brèves réflexions historiques, passons à des considérations sociologiques :
La mode peut être comprise comme une expression du capital culturel, social et économique, comme l’aurait dit le sociologue français Pierre Bourdieu. La façon dont les gens s’habillent dépend de leurs ressources financières, mais aussi de leur niveau d’éducation ou de leur appartenance à certains groupes sociaux. Elle s’inscrit en même temps dans le travail (seulement en partie volontaire) sur soi et est donc toujours une expression de l’identité. Autrement dit, une personne s’habille (consciemment ou inconsciemment) d’une certaine manière et est ainsi perçue en conséquence, ce qui renforce à son tour l’image de soi et les comportements.
La mode revêt toutefois une importance bien plus grande encore pour les rôles de genre, dans la mesure où elle est liée à certaines conditions de production. Il ne faut pas oublier les personnes qui fabriquent les vêtements dans l’industrie de la mode. De plus en plus, la fabrication de ces produits est délocalisée vers des pays à bas salaires, où elle est souvent confiée à des femmes. À cela s’ajoute la destruction de la production textile et vestimentaire locale dans les pays du Sud, due à la redistribution de vêtements d’occasion, à peine portés, par des entreprises de recyclage actives à l’échelle transnationale.
La pièce de théâtre Lacrima de Caroline Guiela Nguyen illustre très bien tout ce qui est lié à la production d’un vêtement de haute couture. Elle y raconte la fiction de la confection de la robe de mariée de la princesse anglaise et montre à quel point la production de vêtements dépend aujourd’hui non seulement du genre, mais aussi de la race, de la classe sociale et des disponibilités géopolitiques.
Pour en savoir plus sur « Lacrima », rendez-vous sur ici. Et une photo tirée de l'annonce de la pièce :
Tu as de la chance, car un tout nouveau livre, publié par des historiennes de l'art de la ZHdK et consacré à la mode et au genre, va bientôt paraître :
Schlittler, Anna-Brigitte & Tietze, Katharina (éd.). 2024. Mode et genre. Nouvelles contributions au débat. Bielefeld. Le livre sera bientôt en libre accès .
L'ouvrage récent suivant traite également du dépassement des frontières de genre dans la mode :
Reilly, Andrew & Barry, Ben (dir.). 2020. Crossing Gender Boundaries. Fashion to Create, Disrupt and Transcend. Bristol. L’ouvrage est en libre accès .
J'espère t'avoir un peu aidée et je t'envoie mes salutations les plus chaleureuses !
Priska