À quoi ressemble la vie idéale d'une personne ?

J'ai quelques réserves quant à l'idée de rechercher une vie idéale...

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À quoi ressemble la vie idéale d'une personne ?

Votre question soulève deux questions fondamentales :

  1. Existe-t-il une norme objective permettant de mesurer la qualité d'une vie humaine ?
  2. Devrions-nous aspirer à une vie aussi bonne et idéale que possible ?

Toutes ces questions font l'objet de débats philosophiques sous le terme de « bonne vie », mais on parle parfois aussi d'une vie « réussie » ou d'une « vie heureuse ». Ces différentes expressions traduisent notre aspiration à ne pas simplement passer notre vie comme ça, mais à la façonner de manière à pouvoir la considérer comme une bonne vie.

Peut-on alors apporter une réponse générale à la question de la vie bonne, heureuse et réussie ? On peut distinguer ici deux positions : une position objectiviste et une position subjectiviste.

La position objectiviste part du principe que nous pouvons formuler des affirmations généralisables sur ce qui constitue une bonne vie humaine. Elle répond donc par l’affirmative à la question de savoir s’il existe une norme objective à l’aune de laquelle nous pouvons mesurer la qualité d’une vie humaine. Les partisans de cette position soulignent souvent la capacité de raison et le caractère social de l’être humain. En conséquence, une bonne vie implique que les individus exploitent pleinement leur potentiel rationnel et nouent des relations sociales. Mais des biens tels que la santé ou la satisfaction peuvent également constituer des éléments d’une vie bonne, heureuse et épanouie.

Une caractéristique importante de cette position est qu’elle peut prendre en compte les préoccupations morales comme faisant partie intégrante d’une bonne vie. Nous n’avons donc pas à choisir entre une vie bonne et une vie morale. D’une part, cela est séduisant, car la morale ne nous est pas imposée de l’extérieur et ne met donc pas en péril notre bonne vie. D’autre part, cela laisse également entrevoir une difficulté. Au quotidien, nous constatons souvent un risque de conflit entre une vie bonne et heureuse et les exigences de la morale. Cela s’explique notamment par le fait que, dans la vie quotidienne, nous entendons par « bonheur » un sentiment qui n’a pas nécessairement de lien avec la morale. Même si nous pouvons admettre que notre voisine est heureuse lorsqu’elle part en balade avec sa voiture de sport de luxe, nous pouvons moralement désapprouver ces balades. Pour le formuler de manière encore plus générale : ce qui rend heureux varie d’une personne à l’autre, et ces choses peuvent tout à fait être moralement discutables.

C’est cet aspect que soulignent les partisans d’une position subjectiviste. Ils partent du principe que nous aspirons tous à une vie bonne et heureuse, et ils entendent par « bonheur » un sentiment agréable. Mais comme des choses très différentes nous rendent heureux dans ce sens – en fonction de nos besoins, de nos intérêts et de nos capacités –, il ne peut, selon eux, exister de norme objective de la bonne vie. Nous ne pouvons donc pas définir de manière universelle en quoi consiste une bonne vie. Pour le dire de manière plus tranchée : la question de la bonne vie se résume à une question de goût. Alors que certains trouvent leur bonheur dans la lutte contre la pauvreté mondiale, d’autres le trouvent dans les jeux vidéo ou la musique.

Même si, selon la position subjectiviste, il n’existe pas de critères généraux quant à ce dans quoi nous (devrions) trouver notre bonheur, ses défenseurs peuvent tout à fait donner des conseils sur ce à quoi nous devons prêter attention pour mener une bonne vie. En cela, ils ne se distinguent pas de leurs collègues objectivistes. Ainsi, nous ne devrions sans doute pas nous concentrer uniquement sur le bonheur à court terme, mais veiller à ce que notre vie soit la plus heureuse possible sur le long terme. Cela nous amène à la deuxième question.

Si nous nous intéressons à une bonne vie, il va de soi que nous nous intéressons à une vie aussi bonne que possible. C’est ce que j’entends ici par une « vie idéale ». Mais peut-être n’est-il pas nécessaire, d’une part, d’aspirer à une vie idéale, et peut-être est-ce même contre-productif, d’autre part.

Ce premier point nous est familier à travers diverses traditions religieuses qui définissent un idéal auquel peu de personnes peuvent se conformer. Ainsi, tout le monde ne peut pas vivre dans un ordre religieux ou en ermite. Même si de tels modes de vie sont exemplaires, ils ne sont pas pertinents ni adaptés à tout le monde. Il suffit peut-être, d’une manière générale, de mener une vie qui soit suffisamment bonne.

Le deuxième point nous amène à réfléchir au fait qu’en cherchant à mener une vie idéale, nous risquons justement de passer à côté de cette vie idéale. Premièrement, la vie humaine est si variée que nous risquons d’en négliger toute la richesse si nous nous concentrons sur une norme ou une valeur particulière. Deuxièmement, notre désir d’une vie idéale menace justement de détruire ce que nous recherchons. La raison en est la suivante : nos sentiments de bonheur les plus profonds sont souvent liés au fait de faire ou d’accomplir quelque chose de précieux pour cela-même. Passer du temps avec des ami·e·s ou donner un concert exigeant nous enrichit et nous rend heureux, car nous apprécions ces deux choses pour elles-mêmes. Mais si, par exemple, nous voulons passer du temps avec des amis dans l’espoir d’avoir ainsi une vie meilleure ou plus heureuse, nous risquons de passer à côté de l’essentiel. Nous sapons la valeur que revêt le fait d’être avec des amis en le considérant comme un moyen d’atteindre le bonheur. Cela met en lumière un aspect intéressant : le bonheur repose sur autre chose et nous ne pouvons pas le rechercher directement. Troisièmement, nous ne pouvons pas influencer de nombreux aspects de notre vie. Si nos attentes sont trop élevées, cela peut conduire à des déceptions. C’est précisément cette dernière réflexion qui a incité certaines écoles de pensée et certains courants philosophiques à recommander d’attendre le moins possible de la vie et de nous libérer autant que possible de nos propres intérêts, désirs et espoirs. Mais c’est sans doute jeter le bébé avec l’eau du bain. Pour faire face à la possibilité de déceptions, nous ferions mieux de chercher la réponse dans une gestion raisonnable de nos intérêts, de nos désirs et de nos espoirs plutôt que dans leur abandon total.

Ces réserves à l’égard de la quête d’une vie idéale ne sont pas contraignantes et ne remettent pas non plus en cause le fait que nous puissions nous orienter vers la question de la vie idéale. Elles soulignent toutefois que celle-ci recèle un caractère séduisant quelque peu problématique.